REAPPRENDRE A COOPERER,
Abécédaire de Hervé Gouil ( Editions Yves Michel, 2010 )
L'auteur propose dans ce livre de 200 pages une synthèse de 15 années de travail sur la coopération. Ancien directeur de l'Union Régionale des SCOP de l'ouest, diplômé HEC, Hervé Gouil a crée le Cabinet de Développement Coopératif ANAKENA, en août 2001. Membre fondateur de la coopérative TEAM ENTREPRENEUR, école inspirée de l'expérience finlandaise de TIMIAKATEMIA, il forme, conseille et accompagne des dirigeants d'entreprises, des groupes de coopérateurs et d'acteurs de l'Economie Sociale et Solidaire, désireux de "mieux faire ensemble". Il livre, à travers de courtes chroniques, une expertise basée sur de nombreuses expériences coopératives qui permettent ainsi au lecteur d'approfondir sa réflexion sur la coopération et sa propre capacité à coopérer.
Vous trouverez, ci-dessous, le sommaire des chroniques ainsi qu'un extrait de la partie introductive :
A) SOMMAIRE
Chroniques coopératives : l’abécédaire pour réapprendre à coopérer
Préface de Robert Misrahi ...7
Remerciements...13
Introduction...17
Axelrod - L’efficacité du « donnant-donnant »...25
Bancal ou Barzotti - Philosophie de l’échange pour remettre l’économie à sa place ...31
Robert Castel et Claudine Haroche - La relation complexe de l’individu à la propriété ...35
François Dupuy - Pourquoi nous devons réapprendre à coopérer...41
Eugène Enriquez - La coopération, chemin étroit entre le désir de se distinguer et le désir
d’appartenir à une communauté....45
Finlande - Égalité, stratégie et pragmatisme...53
Général - « Pour bien décider il faut être un nombre impair, et trois c’est déjà
beaucoup trop » ...57
HEC - « Altermanagement » : mode ou futur modèle ? ...63
Institute for the Future - Les nouveaux enjeux de la coopération...69
Johannes Partanen (TIIMIAKATEMIA) - Les entrepreneurs en équipe de Jyväskylä ...79
Klein Naomi (No logo) - Consommer ou produire ? ...85
Loyauté - Une valeur marketing opérationnelle ? ...93
Mondragón - Mondragón Corporación Cooperativa : la plus grande expérience
coopérative européenne ....97
Névrose et lutte de classes - Des tensions à reconnaître pour mieux les dépasser ...105
Obadia - L’économie relationnelle et l’économie matérielle... 111
Pour entreprendre - Coopérer pour entreprendre, les Coopératives d’Activités et d’Emploi, chaînon manquant de l’évolution coopérative ? ...115
Question - « La réponse est le drame de la question », ou comment accepter qu’il y ait plus de questions que de réponses ...119
Robert Reich / Magid Rahnema - L’économie mondialisée et la fragilisation
des communautés ...125
Sibony Daniel - Une nouvelle approche de la violence et du partage ...137
Tzvetan Todorov - Humanisme certes, mais encore ...143
Union d’économie sociale - U.E.S., S.C.I.C. et S.C.E., de nouveaux outils juridiques pour coopérer ...147
Michel Villette - Manager jetable et développement durable ou la nécessité de créer un nouveau rapport au travail ...155
Willy Chamming’s et Carl Rogers - Dynamique de groupe pour des coopérateurs sachant coopérer...165
Chromosomes XX - Le rôle déterminant du féminin dans la construction d’un nouveau modèle économique et social ...171
Yunus Muhammad - La Grameen Bank après Raiffeisen ou la valeur
d’un échange réciproque ...177
Zénon - L’art de l’écoute active....183
Conclusion ...187
Bibliographie ...191
B) EXTRAITS DE LA PARTIE INTRODUCTIVE :
« L’horreur économique », « Le manager jetable », « Quand le travail rend fou », « Orange stressée »... Et si l’on réapprenait à coopérer ?
Les messages forts ne manquent pas, venant de personnes avisées, pour nous alerter et nous aider à prendre conscience des défis qui se présentent à nous.
Le constat que nous dépendons de notre environ- nement et que nous n’avons cessé de le massacrer n’est qu’une dimension de cette prise de conscience. En réalité tout notre modèle de développement économique et social semble en crise, et les injonctions au développement durable masquent mal le désarroi, le mal-être et l’exaspération qui suintent derrière les décors tapageurs de nos sociétés d’abondance et de consommation.
L’entreprise, dans ses différentes formes, est au cœur de la problématique, à la fois parce que s’y joue encore la question du travail et du rapport à l’autre, mais aussi parce que la puissance de certaines d’entre elles semble avoir dépassé celle de nombreux États.
Par où commencer ? Comment ne pas se perdre à nouveau dans la complexité, dans le manque de visibilité, de lisibilité, qui semble le propre de la période que nous vivons ? Comment ne pas être submergé par l’angoisse face à notre incapacité à comprendre le monde qui nous entoure et les mutations qui l’agitent ?
Comment se souvenir, transmettre et innover pour relever ces défis, par où commencer ? Quelles pistes suivre ?
« Il faut être attentif à ce qui naît peut-être, bien que minuscule, et à ce qui meurt, bien qu’encore apparemment triomphant », nous souffle Edgar Morin.
Et si l’on réapprenait à coopérer ? L’intuition d’un renouveau de la coopération, qui a présidé à la construction de cet ouvrage s’est transformée en conviction au contact des témoins et chercheurs qui nous ont rejoints dans ce projet.
La piste coopérative semble en effet plus que jamais à redécouvrir.
Sous réserve d’un travail de mémoire, de transmission, et de réactualisation, la coopération est aujourd’hui une voie de progrès incontournable pour les différents types d’entreprises, essentielle au développement et au bien-être de l’individu.
« Entre d’un côté le libre jeu des intérêts, le calcul égoïste propres au marché de l’homo economicus ; de l’autre, l’exhortation morale à l’altruisme et au don pur et désintéressé », entre le cynisme et l’angélisme, l’avidité et le sacrifice, il s’agit sans doute d’apprendre avec courage et humilité à être « des utilisateurs loyaux les uns des autres. »
Pourquoi s’intéresser encore aujourd’hui à la coopération et aux coopératives ?
Le concept de développement durable montre des similitudes troublantes avec les principes coopératifs : la solidarité inter-générations, la lutte contre la pauvreté, une gouvernance démocratique... Mais là où le développement durable apparaît comme une approche globalisante, conceptuelle, d’origine politique et relayée d’abord par les grandes entreprises, la tradition coopérative s’inscrit dans l’expérimentation locale, dans la pratique sociale, dans la micro-économie.
La coopération n’est pas une affaire de système, mais d’abord une affaire de personnes. Son chemin se perpétue parce qu’il y a des individus pour la vivre et en témoigner. C’est d’abord à quelques-uns de ces témoins que nous avons voulu donner la parole.
Les témoignages convergent pour souligner l’intérêt et la richesse de la démarche coopérative, mais aussi sa difficulté pour s’imposer comme une voie majeure et prépondérante de développement. Bien que stratégiquement optimale et éthiquement préférable, la coopération reste psychologiquement difficile.
Plus largement, le développement et la diffusion des principes et comportements coopératifs semblent nécessiter un réinvestissement dans l’analyse des pratiques, et dans la réflexion sur ces tenants et aboutissants.
Pourquoi est-il nécessaire de réactualiser le concept de coopération ?
Entre les conditions d’émergence des premiers mouvements coopératifs structurés au milieu du XIXe siècle et le contexte économique et social actuel, de nombreux écarts nécessitent de réinterroger la notion même de coopération. Les grandes idéologies politiques et religieuses qui structuraient les engagements semblent avoir perdu de leur influence. Elles n’ont plus guère droit de cité dans l’entreprise. Les convictions et croyances communes qui faisaient « pont » entre les individus se sont décomposées, pour se recomposer dans une mosaïque complexe. Les mouvements qu’elles produisaient avaient « fait école » au sens littéral. Mais ces écoles de l’engage- ment et ces formes d’éducation populaire par l’action collective ont également perdu de leur force. Les « classes » existent peut-être encore, mais leur lutte semble passée au second plan, derrière une généralisation de « la compétition de chacun contre tous » et un phénomène préoccupant de « défiliation » de l’individu. Parallèlement, l’évolution des sciences sociales et de nos connaissances en ce qui concerne le comportement individuel, les dynamiques de groupes et les lois qui régissent nos sociétés nous permet de disposer de nouvelles grilles de lecture.
Il n’est pas envisageable ici de produire les résultats d’une recherche qui reste très largement à mener. Cependant, sont proposés quelques pistes et éclairages, fruits d’un échange entre praticiens de la coopération et chercheurs de différentes disciplines intéressés par le sujet.
À partir d’une même interrogation, « en quoi la question de la coopération vous intéresse-t-elle ? », trois axes d’exploration se dessinent :
- Le premier précise le thème du comportement coopératif.
« Dans quelles conditions ou à quelles conditions deux individus peuvent-ils réellement coopérer, c’est- à-dire construire des échanges durables, réciproques et équilibrés pour faire œuvre commune et s’entraider à réussir leurs projets propres ? ».
- Le second concerne l’organisation et l’animation des entreprises.
« En quoi les principes coopératifs peuvent-ils aujourd’hui être porteurs d’un modèle d’organisation original, qui se distingue des modèles claniques ou charismatiques, comme des copies des modèles industriels ou bureaucratiques ? » (Et en particulier dans les entreprises de grande taille, notamment dans le domaine des services où le modèle industriel ne semble pas logiquement devoir s’imposer.)
Le dernier aborde le domaine du politique.
« La mise en œuvre de stratégies et d’une animation coopératives suppose-t-elle une vision politique spécifique des enjeux de développement et si oui quelles en seraient les caractéristiques ? ».
Après avoir avancé sur ces trois nouveaux champs, nous pourrons alors décrire un type de coopération adapté aux défis d’aujourd’hui, une forme de « néo- coopération », une coopération d’un nouveau type, appelée à se développer et à influencer notre façon de concevoir et de mettre en œuvre un développement économique et social plus harmonieux, plus respectueux de notre environnement.
Le développement coopératif pourrait ainsi pas- ser d’une proximité géographique et identitaire à une proximité de projet, d’une coopération élective/ sélective à une coopération ouverte. Il semble bien que la coopération passe désormais par l’individu, et par l’articulation de ses projets personnels avec des pro- jets collectifs. De l’idéologie à l’éthique, l’enjeu est de favoriser un nouveau et significatif développement coopératif.
« Le coopérateur est un homme heureux. »
« Dans toute assemblée d’hommes qui discutent, parmi tous ces visages tendus comme des arcs dont les passions tireraient la corde, on le reconnaîtrait sans peine à un libre sourire, qui ressemble à celui de la première enfance.
Tous les autres, il me semble, ont peur de leur propre pensée, et ne frappent sur les idées qu’avec prudence, comme des apprentis ; mais le coopérateur frappe de toutes ses forces et se moque des étincelles ; il est là dans son élément, comme le Titan dans sa forge. » Alain, Trois propos sur la coopération (texte repris par la RECMA n°275-276 avril 2000, texte initial L’éman- cipation et la Recma, 1961).
Le coopérateur pour Alain est celui qui va jusqu’au bout de sa pensée, c’est-à-dire jusqu’à l’action. Il est en cela stratège, puisque sa réflexion ne vaut que par l’action qui en découle, et son action lui permet de se confronter au réel pour en modifier la forme.
La force de la stratégie comme de la coopération est dans cette boucle entre réflexion et action, action et réflexion. Pour avancer sur le projet de redéploiement de la coopération, il semble donc logique de s’intéresser aux expériences qui façonnent déjà le réel et semblent tirer leur force d’une mise en œuvre particulièrement vivante des stratégies et comportements coopératifs. Là encore, nous ne ferons que décrire brièvement quelques unes de celles qui nous ont semblé les plus intéressantes, dans un choix arbitraire et nécessairement limité. Il ne s’agit pas cependant d’en faire des modèles transposables, mais d’en souligner l’intérêt, la richesse, pour susciter d’autres vocations, d’autres expériences, tout aussi singulières, mais porteuses elles aussi d’échanges durables, réciproques et équilibrés.
Le chantier de redéploiement de la coopération est considérable, impressionnant. Mais l’ensemble des témoignages, analyses, expériences converge pour nous inciter à redécouvrir quelques fondamentaux coopératifs, à nous y ressourcer pour mieux innover et affronter les défis inédits d’aujourd’hui.
Ces pistes semblent presque banales, mais articulent de façon subtile démarche personnelle, entraide inter- individuelle, et imaginaire collectif.
Ne s’agit-il pas en fait :
- De favoriser chez chacun sa capacité à être sujet de sa propre histoire (c’est-à-dire stratège habile, prudent et avisé, ne renonçant pas à son désir et à sa forme singulière).
- De redévelopper notre capacité de rencontre de l’autre, de dialogue véritable (basé sur l’écoute, la capacité d’expression de chacun, le respect de l’autre, et l’aptitude à suspendre son propre jugement)
- De redonner un poids considérable à l’effort d’éducation coopérative.
- De préférer l’efficience des réseaux au gigantisme, la vie au fantasme de la toute-puissance.
- De militer pour remettre l’économie et l’entreprise à leur place (c’est-à-dire comme moyens et espaces de production et d’échange pour répondre collectivement à nos besoins, et non pas comme horizon unique et lieu de manipulation de nos désirs).
- De s’entraider à survivre dignement, sinon à réaliser nos rêves.
Autant de pistes auxquelles ce livre choisit d’abord de sensibiliser le lecteur, par le partage de différentes analyses et illustrations.
En ce qui concerne le ton de cet ouvrage, j’ai préféré à une logique qui se voudrait objective, scientifique et valable en tout lieu une forme de choix d’auteurs, d’expériences et de témoignages plus personnels. La forme de chroniques inspirées par les lectures, voyages
d’études, accompagnement d’expériences entrepreneuriales motivés par ma recherche sur la coopération permet, je l’espère, une approche par touches successives d’un phénomène riche sinon complexe. Je souhaitais retranscrire par là mes propres efforts pour une meilleure compréhension, une meilleure conscience de ce que représente la coopération et de ce qui m’intéresse dans cette voie. Ces éclairages successifs pourront révéler des pistes de réflexion et de travail que certains lecteurs estimeront valables pour eux, ou préféreront laisser à d’autres le soin d’explorer.
Si les travaux, témoins et expériences synthétisés, analysés ou commentés sont presque exclusivement contemporains, c’est à la fois pour contredire une idée reçue qui associerait à la coopération une image de « ringardise » et pour souligner que les enjeux qui devraient nous inciter à « revisiter » la coopération sont aussi importants qu’actuels.
L’aspiration à « plus de coopération » s’ancre d’abord dans la perception douloureuse des limites des modes de développements économiques et sociaux caractéristiques de ce début du XXIe siècle. Si certains éléments de la situation peuvent être rapprochés de ceux du milieu du XIXe siècle et des conséquences des mutations générées par la première révolution industrielle, l’analogie ne peut être que limitée. Il s’agit bien de mobiliser une vision « renouvelée » de la coopération pour relever les défis d’aujourd’hui. Comme le disait Paul Valery : « la fidélité aux grandes causes ne consiste pas à refaire ce qui a été fait, mais à retrouver l’esprit qui a fait faire ces choses, et qui en ferait faire de toutes autres en d’autres temps ».
Mon intuition est qu’il est essentiel de retrouver l’état d’esprit de la coopération.
Mais pour dépasser cette intuition, j’ai souhaité rechercher des expériences et des auteurs, qui nous permettent de mieux saisir ce qu’est la coopération et les enjeux de son développement. Ce sont les quelques trouvailles qui en sont issues que j’ai souhaité parta- ger, d’abord par une série de chroniques diffusées par la radio JET FM, puis par cet abécédaire qui en est tiré.
Hervé Gouil